À 25 570 milliards de FCFA, un total bilan en hausse de 16 % pour les banques en 2024

Selon Jérôme Ehui, président de l’Association professionnelle des banques et des établissements financiers (APBEF-CI), le secteur bancaire contribue à hauteur de 18,6 % au PIB du pays et figure parmi les plus rentables de la région. 

En votre qualité de président de l’APBEF-CI, avez-vous des raisons évidentes d’être satisfait du bilan d’activité du marché bancaire sur l’exercice 2024 par rapport à celui de 2023 ? 

 

Jérôme Ehui : La Côte d'Ivoire s'affirme comme un acteur central et dynamique du secteur bancaire de l'UEMOA, consolidant son rôle de moteur économique de la sous-région. Du 31 décembre 2023 au 31 octobre 2024, le secteur bancaire ivoirien a connu une hausse de pratiquement 16 %, avec un total bilan atteignant près de 25 570 milliards de FCFA, un total emplois de 20 508 milliards et un total ressources de 21 910 milliards. Ceci témoigne du dynamisme de ce secteur, qui contribue à hauteur de 18,6 % au PIB nominal de la Côte d’ivoire et qui figure parmi les plus rentables de la région. Ces indicateurs illustrent la solidité du système bancaire ivoirien ainsi que sa résilience face aux différentes mutations de notre environnement socio-économique et à l’accentuation des fragilités financières mondiales. De plus, la Côte d'Ivoire a réussi à lever 2,6 milliards de dollars d'euro-obligations en janvier 2024, renforçant ainsi la confiance des investisseurs et consolidant sa position financière. 

Ces éléments mettent ainsi en évidence la vitalité du secteur bancaire ivoirien, qui ne cesse d’accroître sa contribution au financement de l’économie ivoirienne et qui s'efforce d'atteindre un niveau parfaitement compatible avec les défis économiques de notre pays. Les opportunités qui s’offrent à nous en termes de technologies, d’inclusion financière et de besoin croissant de financement public et privé devraient nous permettre de poursuivre sur cette lancée tout en continuant d’exceller davantage afin de servir nos clients avec un enthousiasme, une quête perpétuelle d’excellence et un engagement sans cesse renouvelés. La banque ivoirienne voire africaine est en train de se remodeler, et c’est là le plus grand sujet de satisfaction.

 

« Le taux de bancarisation est passé de 17,8 % en 2018 à plus de 30 % en 2023. »

 

Le 19 février 2024, le nouveau siège de l’APBEF-CI a été inauguré en présence du ministre des Finances et du Budget Adama Coulibaly. Que représente ce nouveau cadre de travail pour les banquiers ivoiriens ? La proposition du ministre des Finances de faciliter l’acquisition d’un terrain afin que l’APBEF-CI puisse construire son propre siège social a-t-elle retenu votre attention ? 

 

Le nouveau siège actuel est une transition entre les locaux que mes prédécesseurs avaient su intelligemment organiser afin de recevoir et de former les personnels des banques et le futur siège social de l’APBEF-CI, qui sera représentatif de la nouvelle industrie bancaire ivoirienne. C’est pourquoi la cérémonie d’inauguration a été pour moi l’occasion de rendre un hommage mérité à mes prédécesseurs pour le travail abattu et les efforts fournis en vue de positionner l’APBEF-CI comme une institution solide qui contribue au rayonnement du secteur bancaire ivoirien dans notre pays et en Afrique. 

Connaissez-vous beaucoup de pays qui ont multiplié leur PIB par 2,5 en 15 ans ? C’est le cas de la Côte d’Ivoire, dorénavant neuvième économie africaine, qui a en même temps changé de classification pour devenir un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure. Pour recevoir les instances internationales ainsi que nos confrères du continent, nous devrons disposer de tous les équipements requis dans le monde des économies leaders du 21e siècle. Et je veux, avant de conclure, exprimer toute ma gratitude à Monsieur le ministre des Finances et du Budget Adama Coulibaly, qui comprend l’importance de disposer d’un siège, non pour les présidents de l’association, mais pour tenir notre rôle à la mesure des nouveaux standards du pays.

 

Comment est analysé par l'association bancaire que vous présidez le mouvement de retrait opéré par les grandes banques européennes aussi bien dans la zone CEMAC que CEDEAO ?

 

Les secteurs bancaires ouest et centre-africains, en général, et ivoirien en particulier, sont en train de connaître une métamorphose. En effet, comme vous l’avez indiqué, les grands groupes européens présents historiquement en Afrique ont décidé de réduire leur voilure sur le continent, ou même de s’en retirer complètement. Cela constitue une formidable opportunité pour les Africains, qui ont, pour la première fois depuis des décennies, une authentique et incontestable possibilité de prendre le leadership sur leur continent. C’est pourquoi je considère que nous n’avons pas le droit de laisser  passer cette aubaine. Bien entendu, ce ne sera ni un chemin accommodant, ni un chemin ordinaire. Mais les talents dont les compétences sont reconnues existent. Ils sont déterminés, et le courage, qui est la somme d’une incertitude face au lendemain associée à une volonté puissante d’y arriver, nous habite. Alors, croyez bien que je m’active. 

 

Pensez-vous que le développement observé de la Fintech en Afrique puisse conduire les banques traditionnelles à revoir leur modèle économique, y compris à redéfinir leur rôle ? 

 

Ce n’est pas le développement observé de la Fintech en Afrique qui va conduire les banques à changer de modèle. Quand les entreprises de Fintech sont-elles apparues ? En 1990, pour les premières, avec Financial Services Technology Consortium, puis en 2014, avec le boom de leur développement. Les banques avaient-elles opéré des changements ? À la marge. Car, dans le rapport de force, les banques n’avaient pas perdu de part de marché.

 

Qu’est-ce qui amène les banques, aujourd’hui, à réfléchir à un nouveau modèle économique ? L’intelligence artificielle (IA). L’IA crée un environnement totalement différent dont peu ont encore pris conscience. L’IA n’est pas un outil. C’est une nouvelle façon d’opérer tant avec le client qu’à l’intérieur de la banque, tant dans la relation que dans la gestion. Alors oui, l’industrie bancaire va changer maintenant, et sera totalement transformée dans les dix ans à venir. En ce qui concerne les services innovants et fiables, vous n’aurez pas le même que celui de votre voisin. Et il ne s’agira pas de qualité en plus ou en moins, mais d’une approche spécifique à vos attentes personnelles. 

 

« L’IA est une nouvelle façon d’opérer tant avec le client qu’à l’intérieur de la banque. »

 

Dans la zone UEMOA qui regroupe 8 pays, quelles actions concrètes peut-on lancer pour améliorer le taux de bancarisation ? En Côte d’Ivoire, comment a évolué ce taux ces deux dernières années et, sur la même période, comment a évolué le nombre de DAB, de comptes bancaires et d’effectifs ?

 

Pour améliorer le taux de bancarisation dans la zone UEMOA, plusieurs actions concrètes peuvent être mises en place : la promotion des services financiers numériques en encourageant leur utilisation, à l’image du Mobile Banking pour faciliter l’accès aux services financiers, notamment dans les zones rurales ; le renforcement de l’éducation financière, en mettant en place des programmes d’éducation financière pour sensibiliser les populations à l’importance de l’utilisation des services financiers formels et aux avantages de disposer d'un compte bancaire ; l’extension du réseau des institutions financières, en augmentant le nombre de points de services comme les agences bancaires et les guichets automatiques pour améliorer la couverture géographique et faciliter l’accès aux services financiers ; l’adaptation des produits financiers aux besoins locaux, en développant des produits et services financiers adaptés aux besoins spécifiques des populations locales compte tenu de leurs réalités socio-économiques, et enfin la simplification des procédures d'ouverture de compte. 

En Côte d’Ivoire, le taux de bancarisation au sens strict a connu une progression notable, passant de 17,8 % en 2018 à plus de 30 % en 2023, en lien avec la digitalisation des services bancaires. Par ailleurs, de 2022 à 2023, le nombre de DAB est passé de 935 à 951, soit 16 nouveaux DAB installés. Le nombre de comptes bancaires est passé de 5 536 488 à 7 148 974, soit une hausse de 23 % en glissement annuel, et les effectifs des banques ont connu la même hausse de 23 % en passant de 7 955 à 10 309 agents de banques.

 

Le Mobile Money connaît un développement fulgurant en Côte d’Ivoire, avec plus de 25 millions de clients, alors que les banques détiennent seulement un peu plus de 7 millions de comptes bancaires. La question d’adapter ce produit financier aux offres bancaires peut-elle faire l’objet d’une réflexion ?

 

Votre question me permet de rappeler que les services de Mobile Money offrent la possibilité aux personnes disposant d’un mobile mais pas nécessairement d’un compte bancaire d’effectuer des dépôts et des transferts d’argent ainsi que des paiements. Depuis 2010, ces services étaient devenus indispensables en Afrique, pour ne pas dire obligatoires, afin de permettre à toute une tranche de la population d’effectuer un achat comme une vente. Rappelez-vous le lancement de M-Pesa au Kenya en 2007, qui a permis à 96 % des familles vivant en dehors de la capitale Nairobi d’effectuer des transactions financières. Il en fut de même avec le lancement du Mobile Money en Côte d’Ivoire en 2008, avec le succès retentissant qu’on lui connaît et qui a contribué activement à l’écosystème du Mobile Money, particulièrement dynamique en Afrique de l’Ouest avec plus de 356 millions de comptes enregistrés en 2023.

Face à cela, que devient le rapport à la bancarisation ? Ce sont des activités complémentaires, mais différentes. Pour répondre à votre question, l’industrie bancaire, qui reposait principalement, à peu de différences près, sur la banque universelle ou traditionnelle, est en train de se développer ou d’innover dans différents secteurs allant de la banque commerciale aux banques d’investissement en passant par les banques d’affaires ou de détail, pour ne citer que les domaines reconnus à ce jour et qui ne manqueront pas de s’étoffer dans les années à venir.

 

Quelle est votre feuille de route en 2025 ?

 

Durant la dernière décennie, le secteur bancaire a entrepris une transformation sans précédent. Ces trois dernières années, la transformation s’est accélérée. Il y a dix ans, l'idée de mener toutes vos opérations bancaires sans jamais mettre les pieds dans une succursale bancaire aurait été accueillie par des ricanements. Aujourd’hui, plus personne ne conteste que nous n’en sommes qu’aux prémices. Dans le même temps, le client a redéfini ses attentes et il en crée de nouvelles. C’est pourquoi, alors que nous nous trouvons à ce point crucial et de bascule, il est essentiel de prendre en considération toutes les orientations potentielles que prendra cette industrie, afin que nos institutions financières et nos établissements de crédit soient prêts et en situation de prendre les décisions opportunes pour ce qui est à venir. Telle est ma feuille de route pour 2025.

 

Propos recueillis par Serge-Henri Malet