« 600 000 arrivées touristiques d’ici à 2029, un objectif ambitieux mais atteignable »

Marcelle Ibinga‑Itsitsa, nouvelle ministre du Tourisme, entend donner un nouvel élan au tourisme durable et à l’artisanat, deux leviers de la diversification économique. Diagnostic approfondi, relance des sites prioritaires, partenariats stratégiques, la ministre pose les bases d’une transformation ambitieuse. Elle nous en parle.

 

Quelle réaction a suscité votre nomination comme ministre du Tourisme durable et de l’Artisanat dans le deuxième gouvernement de la Ve République après une première expérience ministérielle? Quels objectifs poursuiviez‑vous à lorsque, dès votre prise de fonctions, vous avez lancé un état des lieux approfondi du secteur?

 

Pr Marcelle Ibinga-Itsitsa : Ma nomination est un honneur, mais surtout une responsabilité. Revenir au gouvernement dans une phase de transformation majeure du pays impose lucidité et efficacité. J’ai ressenti une profonde gratitude et un sens aigu du devoir face à la confiance renouvelée des plus hautes autorités, au premier rang desquelles le chef de l’État, chef du gouvernement, S.E.M. Brice Clotaire Oligui Nguema. 

Dès mon entrée en fonction, j’ai en effet lancé un diagnostic opérationnel complet, indispensable pour partir des réalités : infrastructures insuffisantes, déficit de promotion, besoin de professionnalisation, mais aussi un potentiel remarquable encore sous‑exploité. L’objectif est clair : repositionner le tourisme durable et l’artisanat comme de véritables piliers de la diversification économique. Ce diagnostic vise à disposer d’une vision précise du secteur afin d’identifier ses forces, ses faiblesses et ses priorités. C’est dans cette logique que nous avons engagé l’élaboration de la Stratégie nationale de développement du tourisme, un outil destiné à poser des bases solides pour la relance, améliorer la gouvernance, renforcer la compétitivité de l’offre et générer des impacts rapides en matière d’emplois et d’attractivité

 

L’opération Caravane touristique semble appelée à se poursuivre. Quelles innovations ou ajustements allez-vous y apporter ? Plus largement, quelle est votre vision du tourisme durable et comment se décline-t-elle concrètement dans le contexte gabonais ?

 

La Caravane touristique sera bel et bien perpétuée, mais avec des réajustements concrets et réalistes. Ma vision du tourisme durable est pragmatique : protéger nos 13 parcs nationaux, valoriser les structures hôtelières existantes ainsi que nos cultures locales et générer des revenus directs pour les communautés. Le Gabon possède 88 % de couvert forestier, un littoral exceptionnel, une biodiversité unique. Le tourisme durable n’est pas un slogan : c’est un modèle économique compatible avec notre identité environnementale.

Plus largement, ma vision du tourisme durable repose sur celle du président de la République, chef de l’État, chef du gouvernementS.E.M. Brice Clotaire Oligui Nguema, fondée sur un équilibre entre croissance économique, préservation des sites touristiques et inclusion des communautés locales. Concrètement, nous travaillons sur des pôles prioritaires tels que les sites touristiques de Tsamba-Magotsi, Lac-Bleu, les Chutes de la Lékabi, le site de Djaki-Madjibaet ceux de Loango, Mayumba, Pongara, Ivindo, la Lopé, etc.


 

Le 13 janvier, vous avez reçu M. Édouard Sanguinetti, directeur général du groupe Peshaud, acteur de la logistique terrestre, fluviale et maritime désormais engagé dans la construction hôtelière. En quoi l’expertise de ce groupe pourrait‑elle contribuer au développement de la filière touristique au Gabon ? 

 

La rencontre du 13 janvier 2026 avec M. Édouard Sanguinetti, directeur général du groupe Peshaud, s’inscrit dans notre stratégie d’attraction d’investissements structurants et accompagne la diversification de leurs activités. Un partenariat avec un groupe au savoir‑faire reconnu pourrait accélérer la modernisation des dessertes vers nos zones touristiques enclavées, sécuriser les flux et améliorer l’expérience des visiteurs. Notre ligne demeure la suivante : chaque partenariat doit garantir un transfert de compétences et l’implication des acteurs nationaux. Les échanges ont porté sur les mécanismes permettant d’établir un cadre juridique en vue d’un protocole d’accord pour la construction d’un hôtel touristique Orema à Port‑Gentil, ainsi que sur les conditions de mise en œuvre du projet. Celui‑ci se distingue par son orientation vers le développement du tourisme et son potentiel de création d’emplois directs et indirects, en cohérence avec les priorités gouvernementales définies par le président de la République, pour un tourisme durable et un artisanat compétitif. Notre ambition est de mobiliser des partenaires techniques solides capables d’accompagner la montée en gamme de la destination Gabon, tout en favorisant l’emploi local, le respect des normes environnementales et l’ancrage territorial des projets.

 

« Nous voulons faire de la pierre de Mbigou un label d’excellence créateur d’emplois locaux. »

 

Dans un contexte où le tourisme et l’artisanat doivent devenir des leviers majeurs de diversification économique, quelle place occupe le tourisme durable dans les arbitrages de 2026 ?Quelles priorités souhaitez‑vous privilégier, et l’objectif de 600 000 arrivées touristiques d’ici à 2029 vous paraît‑il atteignable?

 

Le tourisme durable occupe une place stratégique dans les arbitrages budgétaires de 2026. Certes, nous devons composer avec des contraintes, mais l’enjeu n’est pas d’opposer les secteurs : il s’agit au contraire de créer des synergies, notamment avec le numérique pour la promotion, et avec les infrastructures pour l’accessibilité. Le tourisme et l’artisanat sont d’ailleurs identifiés comme des leviers transversaux de diversification, capables de générer rapidement de l’emploi, de la valeur ajoutée locale et des revenus pour les territoires. Notre action s’articule autour de trois axes : l’amélioration de l’accessibilité et des infrastructures touristiques, en particulier vers les sites à fort potentiel écotouristique, la structuration et la montée en gamme de l’offre grâce à la formation, à la normalisation et à l’accompagnement des opérateurs, et enfin la promotion et l’attractivité internationale appuyées sur une stratégie de visibilité ciblée. L’objectif de 600 000 arrivées touristiques d’ici à 2029 est ambitieux mais atteignable, à condition de lever les freins liés aux visas, aux coûts du transport aérien et à la connectivité. Cela nécessitera une coordination interministérielle forte et un climat d’affaires attractif. Notre démarche est graduelle : consolider d’abord les fondamentaux, renforcer ensuite la confiance des investisseurs, puis améliorer l’expérience visiteur. C’est à ce prix que nous pourrons transformer cette ambition en une réalité durable.

 

La pierre de Mbigou,  une stéatite utilisée par les artisans de Libreville pour en faire des sculptures, est déjà reconnue comme indication géographique (IG) et en voie d’inscription au patrimoine artisanal mondial de l’UNESCO. Comment voyez‑vous l’opportunité de transformer le savoir‑faire des sculpteurs en une industrie culturelle durable, créatrice d’emplois et porteuse de rayonnement international pour le Gabon ?

 

La reconnaissance de la pierre de Mbigou est une avancée majeure. L’artisanat ne doit plus être perçu comme un secteur informel marginal, mais comme une industrie culturelle stratégique. La valorisation de cette pierre précieuse comme produit à indication géographique constitue déjà une fierté nationale. Cela suppose d’organiser la filière, de renforcer la formation des artisans, de protéger la ressource, d’améliorer le design et la qualité des produits, et de développer des circuits de commercialisation, tant au niveau national qu’international. C’est dans cette optique que nous avons inscrit dans notre feuille de route un concours national de l’artisanat pour détecter les talents, les former et les promouvoir.Notre ambition est de faire de la pierre de Mbigou un label d’excellence, créateur d’emplois locaux, tout en garantissant une exploitation responsable et respectueuse de l’environnement.En valorisant ce patrimoine, nous ne faisons pas seulement la promotion d’un produit ; nous affirmons l’identité culturelle du Gabon sur la scène internationale et nous transformons un héritage ancestral en moteur de développement économique durable.

 

Le peuple gabonais attend des résultats concrets. Votre lettre de mission prévoit un dispositif de pilotage pour 2026 : quelle est votre feuille de route pour les 100 premiers jours et quelle impulsion souhaitez‑vous donner en cohérence avec le Plan national de croissance et de développement (PNCD) ?

 

En effet, le peuple gabonais attend des résultats, et cette exigence guide pleinement mon action. Pour les cent premiers jours, ma feuille de route s’articule autour de trois priorités : efficacité, visibilité et résultat. Elle comprend la finalisation de la Stratégie nationale du tourisme et de l’artisanat, l’audit des sites prioritaires, le lancement d’un programme national de formation des guides et artisans, la simplification des procédures d’investissement touristique ainsi que la mise en place d’un dispositif de suivi‑évaluation transparent. 

L’impulsion que je souhaite donner repose sur une gouvernance axée sur la culture des résultats, en cohérence avec lePNCD 2026. Le tourisme durable constitue un levier de croissance verte, d’inclusion sociale et de rayonnement international. Nous ne promettons pas des miracles, mais une méthode : planification, partenariats, professionnalisation et résultats mesurables. Notre démarche est pragmatique : agir vite, mais agir juste et efficacement, et poser des bases solides tout en produisant des résultats visibles et à fort impact. Le Gabon dispose des atouts nécessaires.Il nous revient désormais de créer les conditions permettant de transformer ce potentiel en richesse partagée.

 

Propos recueillis par Serge-Henri Malet