« La BAD accompagne la transformation structurelle du Gabon »

Avec un portefeuille de près de 658 millions de dollars (378 milliards de FCFA), la Banque africaine de développement (BAD) renforce son engagement au Gabon. Son responsable pays Nouridine Kane Dia revient sur les résultats obtenus depuis 2022, les priorités du Document de stratégie pays (DSP) 2023-2028 et les grands projets soutenant la diversification économique.

 

Depuis votre prise de fonction en août 2022, quel bilan pouvez-vous dresser et comment évaluez-vous l’impact de la BAD sur le développement et la réduction de la pauvreté au Gabon ?

 

Nouridine Kane Dia : Depuis ma prise de fonction en août 2022 en qualité de responsable pays de la Banque africaine de développement pour le Gabon, mon action s’est concentrée sur l’accompagnement des autorités dans la recherche de solutions concrètes, adaptées et durables aux défis de développement du pays, avec pour objectif ultime l’amélioration des conditions de vie des populations gabonaises.

Cet engagement s’inscrit dans un dialogue continu avec l’ensemble des parties prenantes, notamment le gouvernement, le secteur privé – acteur clé de la création de richesses et d’emplois – ainsi que la société civile. L’un de mes premiers objectifs a été de diriger les équipes de la Banque dans l’élaboration du nouveau Document de stratégie pays (DSP) 2023-2028 pour le Gabon et de veiller à l’alignement de notre cadre d’intervention sur les priorités nationales inscrites dans le Plan national de développement de la Transition (PNDT 2024-2026) puis le Plan national de croissance et de développement (PNCD) 2026-2030. Mon second objectif a été d’œuvrer à l’accroissement en volume et en qualité du portefeuille de projets ainsi qu’à l’amélioration continue de sa performance, en appui à la mise en œuvre du DSP et aux résultats de développement du Gabon. Aujourd’hui, le portefeuille de la Banque au Gabon atteint près de 658 millions de dollars américains, soit plus du double en une décennie, témoignant de la qualité et du dynamisme de notre partenariat avec le Gabon. Il couvre des secteurs stratégiques pour la transformation économique et sociale, notamment les transports, l’eau et l’assainissement, l’agriculture, le secteur social, la gouvernance et l’énergie. Ainsi, malgré un contexte exceptionnel marqué par la transition historique qu’a connue le Gabon et un environnement global d’incertitudes accrues, lié notamment aux tensions géopolitiques et aux chocs exogènes affectant une économie encore dépendante des ressources extractives, l’appui de la Banque a permis d’obtenir des résultats tangibles en matière de développement économique et social.

À titre d’illustration, la Banque a fourni des appuis budgétaires d’ampleur afin de soutenir la lutte contre la pandémie de Covid-19, de renforcer les programmes de protection sociale en faveur des groupes vulnérables et de financer les investissements dans les infrastructures et le capital humain pour promouvoir une reprise durable, inclusive et résiliente. Par ailleurs, elle a apporté un appui catalytique à l’amélioration du climat des investissements via la mise en place d’un cadre propice aux partenariats public-privé (PPP) et le développement de la Zone économique spéciale de Nkok.

Les interventions de la Banque ont également contribué à renforcer les infrastructures durables et la compétitivité de l’économie gabonaise avec le concours du secteur privé, notamment avec le projet de nouveau port international d’Owendo qui a vu la construction et l’exploitation d’un terminal de marchandises diverses d’une capacité de quatre millions de tonnes par an, ainsi que le barrage hydroélectrique de Kinguélé qui fournira à partir de janvier 2027 une capacité additionnelle de 35 MW, soit près de 13 % des besoins en électricité de Libreville.

Par ailleurs, afin d’accompagner le gouvernement dans la valorisation du capital humain, la Banque a appuyé un programme ambitieux de réhabilitation et d’équipement des infrastructures de formation professionnelle, contribuant à améliorer leur qualité et leur offre ainsi que l’employabilité des jeunes ou l’accès à l’enseignement technique et professionnel.

Enfin, la Banque peut être fière de sa contribution à la transition politique historique qu’a connue le Gabon à travers l’étude « Vers une transition réussie et une stabilité durable au Gabon : défis et opportunités ». Celle-ci, en analysant les défis et opportunités liés à la transition politique et institutionnelle ainsi que les perspectives de l’après-transition, a contribué à éclairer la préparation de la stratégie nationale de développement post-transition et d’un agenda prioritaire de réformes et de politiques publiques pour une stabilité durable et un développement plus résilient et inclusif.

 

Vous avez évoqué l’alignement de la stratégie de la Banque avec les priorités nationales. Qu’en est-il ?

 

Le DSP 2023-2028 repose sur un diagnostic approfondi des défis structurels du développement du Gabon, formalisé dans la Note de diagnostic pays (NDP). À l’instar des analyses ayant sous-tendu l’élaboration du Plan national de croissance et de développement (PNCD), auxquelles la Banque a activement contribué, cette note met en évidence plusieurs contraintes majeures : le déficit en infrastructures, les insuffisances en matière de gouvernance ainsi que les défis liés à l’inclusion économique et sociale. Elle souligne également l’urgence de réduire la dépendance du pays aux ressources extractives.

Dans ce contexte, l’objectif principal du DSP est de soutenir la transformation structurelle de l’économie gabonaise en créant les conditions d’une industrialisation verte, portée par un secteur privé local dynamique, pour une croissance inclusive et durable. Cette ambition est pleinement en phase avec les objectifs du PNCD 2026-2030, qui visent à renforcer la diversification économique, améliorer le capital humain et promouvoir une croissance soutenue et inclusive.

Concrètement, la stratégie de la Banque s’articule autour de deux domaines prioritaires : d’une part soutenir la mise en place d’infrastructures durables en appui à l’industrialisation, d’autre part améliorer la gouvernance économique et le climat des affaires en appui à l’inclusion sociale. Ces axes se traduisent par des interventions dans des secteurs clés tels que l’agriculture, les transports, l’eau et l’assainissement ainsi que l’énergie. Par ailleurs, les enjeux transversaux – notamment le changement climatique, la résilience, le genre et l’emploi des jeunes et des femmes – sont intégrés dans les opérations de la Banque. L’ensemble de ces orientations présente une forte cohérence avec les axes fondamentaux et les leviers transversaux du PNCD, qui mettent respectivement l’accent sur le renforcement des prérequis au développement et sur les accélérateurs de transformation structurelle. Par ailleurs, en étroite collaboration avec les autorités, la Banque procède à des ajustements réguliers du portefeuille afin de garantir un alignement optimal avec les priorités nationales, assurant ainsi un impact renforcé sur le développement et la réduction de la pauvreté.

 

« Notre ambition est de soutenir une industrialisation verte portée par un secteur privé dynamique. »

 

À titre d’illustration, la Banque a récemment procédé avec le gouvernement à la restructuration de son portefeuille agricole afin d’y intégrer le développement de l’aviculture, ainsi qu’à l’instruction d’un nouveau projet dédié à la promotion du secteur privé local dans cette filière. Ce réalignement vise à répondre aux nouvelles priorités du pays dans l’agriculture et l’élevage telles que déclinées dans le Plan opérationnel d’urgence pour la filière avicole, notamment en vue de l’interdiction de l’importation de poulets de chair à compter du 1er janvier 2027. C’est également pour assurer le réalignement stratégique et opérationnel du portefeuille avec le PNCD qu’une revue à mi-parcours du DSP a été réalisée en juillet 2026, offrant l’opportunité d’identifier et de prioriser les activités critiques en soutien aux ambitions et priorités du PNCD.

 

La Banque est particulièrement engagée dans le développement des infrastructures au Gabon. Quels sont vos principaux résultats à ce jour et vos ambitions dans ce domaine ?

 

Le développement des infrastructures constitue un levier central de l’intervention de la Banque au Gabon. Il s’inscrit dans le premier domaine prioritaire du DSP 2023-2028, dont l’objectif est de lever les principales contraintes structurelles qui freinent la compétitivité de l’économie et, par conséquent, sa transformation. Et à cet égard, je voudrais souligner que trois des quatre secteurs prioritaires du DSP sont axés sur les infrastructures de transport et d’énergie ainsi que d’eau et d’assainissement. L’approche de la Banque articulée autour du développement des infrastructures vise non seulement à renforcer les services de base, mais aussi à soutenir le développement de chaînes de valeur agricoles et industrielles.

Comme déjà indiqué, l’engagement de la Banque dans le développement des infrastructures a permis d’améliorer significativement les capacités logistiques et portuaires du pays ainsi que la compétitivité de son économie, et de renforcer ses capacités énergétiques. Concernant nos ambitions pour le Gabon, elles visent à l’horizon 2028 à accroître le taux d’accès à l’énergie en milieu rural à 85 %, porter à 80 % la part de l’hydroélectricité dans le mix énergétique et améliorer les performances logistiques du pays. La réalisation de ces ambitions repose sur la mise en œuvre de projets structurants déjà en cours ainsi que d’autres projets majeurs et des réformes sectorielles prévus dans le cadre du DSP, notamment le Programme d’appui au secteur des infrastructures au Gabon (PASIG), les projets de barrages hydroélectriques de Kinguélé Aval et de Ngoulmendjim, d’une capacité de 82 MW, du programme intégré de valorisation des ressources hydrauliques et énergétiques pour le développement des chaînes de valeur, ou encore du Projet de développement de l’aviculture et des investissements structurants tels que la Route transgabonaise.

 

Le renforcement et la valorisation du capital humain sont au cœur du PNCD. Quels enseignements tirez-vous de la mise en œuvre du projet de renforcement des capacités pour l’employabilité des jeunes et l’amélioration de la protection sociale (RCEJPS) ?

 

Financé par la Banque à hauteur de 55 milliards de FCFA, le projet RCEJPS vise à renforcer l’employabilité des jeunes et l’inclusion sociale, notamment à travers l’augmentation et la diversification de l’offre de formation professionnelle, d’enseignement technique et de santé, l’amélioration de la qualité des formations et de la gouvernance des secteurs, et enfin la promotion de l’inclusion sociale.

Bien que sa mise en œuvre ait été marquée par des retards liés à des contraintes institutionnelles et à des capacités opérationnelles limitées, le RCEJPS a permis d’obtenir des résultats importants, dont la réhabilitation et l’équipement de plusieurs établissements de formation et de santé, le renforcement des infrastructures pédagogiques ainsi que la formation de plus de 700 agents publics. Ces acquis contribuent déjà à améliorer la qualité de l’offre de formation et des services sociaux ainsi que l’employabilité des jeunes et le renforcement de leurs compétences dans des filières techniques porteuses.

Les principaux enseignements tirés portent sur l’importance d’assurer une plus grande sélectivité dans le choix des activités prioritaires d’une part, et d’autre part sur l’attention particulière à accorder à la sélection des entreprises et des prestataires ainsi que la nécessité de renforcer les capacités de gestion des projets afin de garantir leur exécution satisfaisante. C’est en tenant compte de ces enseignements que la Banque, en concertation avec les autorités, a décidé de proroger la date de clôture du projet jusqu’au 31 mars 2027 afin de finaliser des activités structurantes encore en cours, notamment la réhabilitation et l’équipement de dix bâtiments pédagogiques et de l’auditorium du lycée technique national Omar Bongo ainsi que la construction du centre de santé de Malibé. Cette prorogation permettra de consolider les acquis notables du projet tout en le réalignant pleinement sur les priorités du PNCD.

 

Quelles sont vos principales priorités pour le Gabon et sur quels secteurs stratégiques la BAD entend-elle concentrer ses interventions dans les prochains mois ?

 

Pour le reste de l’année 2026, nous nous attèlerons à l’instruction de deux projets majeurs pour le Gabon. Le premier porte sur le programme d’appui à la création d’emplois par l’agribusiness que j’ai déjà mentionné, notamment sa première phase visant la structuration de la filière avicole privée. Cette intervention s’inscrit dans l’accompagnement de la Banque à la mise en œuvre de la décision présidentielle d’interdire, à compter du 1er janvier 2027, l’importation de poulet de chair. L’objectif de cette décision stratégique est de renforcer la production nationale afin de garantir la souveraineté alimentaire, stimuler l’économie locale et créer des emplois, notamment pour les femmes et les jeunes. Elle contribuera à la transformation structurelle de l’économie gabonaise en augmentant la part du secteur agricole dans le PIB et en diversifiant les sources de croissance.

Cet appui sera renforcé par l’optimisation du portefeuille actif de la Banque basée sur une identification concrète des contributions des autres projets à la mise en œuvre du programme avicole, comprenant notamment le soutien à l’agriculture en amont et la sécurisation des intrants, la mise en place des infrastructures stratégiques sur l’ensemble de la chaîne de valeur, le développement des compétences ou encore l’amélioration de l’environnement des affaires afin de soutenir la structuration de la filière. Cela illustre la volonté constante de la Banque d’assurer l’alignement stratégique et opérationnel de ses interventions aux priorités du pays telles que déclinées dans le PNCD.

Quant au second projet, il s’agit de la Route transgabonaise, axe logistique essentiel de 780 km entre Libreville et Franceville. L’appui de la Banque portera dans un premier temps sur le financement d’un tronçon crucial de 93 km entre le point kilométrique (PK) 12 à la sortie de Libreville et le PK 105 en direction de Nsilé ainsi que l’installation de péages pour en financer l’entretien. Cet investissement structurant, élément clé du programme de modernisation des infrastructures routières du gouvernement, contribuera au désenclavement d’une région à fort potentiel économique et touristique.

La Banque poursuivra également son appui à la valorisation de l’immense capital naturel du pays, levier essentiel pour une croissance forte, inclusive et durable. En effet, le Rapport Pays 2025 de la Banque sur le Gabon, dont le thème était : « Tirer le meilleur parti du capital du Gabon pour favoriser son développement », met en lumière l’impact significatif qu’aurait l’intégration dans les comptes nationaux de la richesse du capital naturel du pays, en particulier les ressources forestières, les crédits carbones et les ressources halieutiques. À cet égard, l’accent sera mis sur l’accélération du projet d’appui à l’élaboration des comptes satellites forestier et extractif du Gabon, en vue de définir les modalités d’intégration de ces actifs stratégiques dans les agrégats économiques nationaux. Cet appui s’inscrira dans l’accompagnement holistique de la Banque au renforcement du système statistique national, en vue de faciliter la transition du Système de comptabilité nationale (SCN) de 1993 vers celui de 2008, puis vers celui de 2025 récemment adopté par la communauté statistique internationale. Enfin, la Banque renforcera son appui au financement d’études structurantes, essentielles pour soutenir la transformation économique et sociale du pays. Il s’agit notamment des études de faisabilité de la zone industrielle spéciale de l’île Mandji et de l’élaboration de la carte sanitaire nationale du Gabon.

 

Propos recueillis par Serge-Henri Malet