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Arrivé à maturité, le marché des télécoms entre dans une nouvelle phase. Célestin Kadjidja, président de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP), en analyse les évolutions et dresse le bilan de son action marquée depuis 2023 par plusieurs chantiers de gouvernance et de modernisation.
Comment ont évolué en 2024 et 2025 le parc d’abonnements, les parts de marché des opérateurs de téléphonie mobile et le taux de pénétration mobile ? Qu’en est-il également des chiffres d’affaires (CA), notamment sur le segment Internet ?
Célestin Kadjidja : Sur la période 2024-2025, le marché gabonais de la téléphonie mobile a confirmé une réalité que nous observons désormais avec lucidité : le marché est arrivé à maturité. Il est resté globalement stable dans ses équilibres, avec des évolutions moins quantitatives que qualitatives. Le parc d’abonnements se situe autour de 3,12 millions de cartes SIM actives à fin 2025, avec un taux de progression annuel inférieur à 1 %. Ce chiffre est révélateur. Il signifie que les marges de croissance extensive sont désormais limitées. Nous ne sommes plus dans une logique d’expansion du nombre d’abonnés, mais dans une phase où la création de valeur repose sur l’usage. La structure concurrentielle demeure quasiment inchangée. Le marché est dominé par un duopole entre Moov Africa Gabon Télécom et Airtel Gabon, avec une répartition proche de l’équilibre. Cette stabilité traduit une certaine inertie concurrentielle qui appelle une vigilance du régulateur afin de préserver l’équilibre du marché et l’intérêt des consommateurs. Le taux de pénétration mobile, qui atteint 178 %, doit être analysé avec prudence. Plus qu’une hausse du nombre d’utilisateurs uniques, il reflète surtout la pratique du multi SIM. Cela confirme que la dynamique du secteur repose sur l’intensification des usages. Sur le plan des revenus, le secteur du mobile affiche une stabilité globale, avec un CA annuel compris entre 190 et 200 milliards de FCFA. Mais l’essentiel se joue ailleurs. Le segment Internet est aujourd’hui le principal moteur de croissance, porté par la montée en puissance des usages data, tandis que la voix et les SMS poursuivent leur déclin. C’est cette transformation progressive du modèle économique que nous accompagnons en tant que régulateur.
« Le mobile affiche un CA annuel compris entre 190 et 200 milliards de FCFA. »
Quelles principales tendances ont marqué l’exercice 2025 et quelles sont les perspectives du secteur pour 2026 ?
L’année 2025 a été, à bien des égards, une année de consolidation. Elle a confirmé trois tendances structurantes.
La première est la maturité du marché mobile. La stabilisation du parc montre que la croissance ne viendra plus de l’acquisition de nouveaux abonnés, mais de la capacité des opérateurs à mieux valoriser le parc existant et à répondre à des usages plus exigeants. La deuxième tendance concerne la transformation du modèle économique. Les revenus globaux restent relativement stables, mais les services traditionnels sont sous pression, du fait notamment de la progression des services OTT. À l’inverse, la data mobile s’impose comme le principal relais de croissance, ce qui nécessite une adaptation des stratégies. La troisième tendance tient à la poursuite des investissements dans les réseaux. Ceux-ci répondent moins à une croissance du parc qu’à l’intensification des usages et aux exigences de couverture et de qualité de service. Ils s’inscrivent dans la mise en conformité avec les obligations prévues par les licences à l’horizon 2027.
Pour 2026, nous entrons dans une phase d’adaptation stratégique. La croissance des usages data va se poursuivre, exigeant un effort soutenu sur les infrastructures et la qualité de service. Les opérateurs devront faire évoluer leurs modèles économiques pour identifier de nouveaux relais de croissance. La question de la 5G pourra être abordée de manière plus structurée, selon une approche pragmatique et alignée sur les priorités nationales. Dans ce contexte, le rôle du régulateur restera central.
Lors de la réunion du réseau FRATEL 2024 au Luxembourg, vous avez positionné le Gabon face aux grandes plates-formes comme Meta ou Amazon Web services. Quels sont les leviers pour renforcer la coopération africaine et la souveraineté numérique ?
Lors de la réunion du Réseau FRATEL, nous avons souhaité porter une position claire et responsable. Les grandes plates-formes numériques exercent aujourd’hui une influence considérable sur nos économies, nos usages et nos sociétés, sans toujours disposer d’un ancrage juridique proportionné à cet impact. Le décalage est particulièrement marqué pour des États comme le Gabon, face à des acteurs mondiaux qui opèrent à l’échelle de centaines de millions, voire de milliards d’utilisateurs. C’est précisément ce déséquilibre qui constitue l’un des défis majeurs de la régulation.
Le principe que nous défendons est simple : là où il y a activité économique, captation de données et impact social, il doit y avoir responsabilité juridique et dialogue institutionnel. Pris isolément, les États africains sont dans un rapport de force défavorable. C’est pourquoi nous plaidons pour une coopération renforcée, fondée sur des cadres juridiques plus cohérents et plus harmonisés. L’échelle régionale et sous-régionale, notamment à travers Smart Africa, le Conseil Africain des Régulateurs et, en Afrique centrale, la CEMAC, apparaît comme la plus pertinente. L’ouverture de représentations juridiques régionales des grandes plates-formes constituerait une avancée déterminante pour la protection des données personnelles et la consolidation de notre souveraineté numérique.
Que retenez-vous des échanges autour des outils européens tels que le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA) présentés lors de cette réunion du Réseau FRATEL ? En quoi ces modèles peuvent-ils inspirer l’évolution réglementaire des communications électroniques et des services postaux en Afrique, notamment au Gabon ?
Les échanges autour du Digital Services Act et du Digital Markets Act ont été riches d’enseignements. Ils montrent qu’il est possible d’encadrer les grandes plates-formes numériques de manière ferme et équilibrée sans freiner l’innovation ni remettre en cause les libertés fondamentales. Ces textes illustrent surtout une évolution majeure : la régulation ne peut plus se limiter au seul champ des communications électroniques. Elle doit intégrer les plates-formes, les données, la concurrence, les contenus et les enjeux de souveraineté. Pour l’Afrique, et pour le Gabon en particulier, ces cadres doivent être considérés comme des points d’appui pour la réflexion et non comme des modèles à transposer mécaniquement. Toute adaptation doit être progressive, proportionnée et contextualisée, en tenant compte du niveau de structuration de nos marchés et de la nécessité de préserver nos écosystèmes numériques. Là encore, l’approche régionale et sous-régionale est essentielle. Elle permet d’harmoniser les principes, de mutualiser les expertises et de renforcer la capacité collective des États africains à dialoguer avec les grandes plates-formes mondiales. L’enjeu est clair : bâtir une souveraineté numérique africaine pragmatique, protectrice et tournée vers le développement.
« L’ARCEP intervient dans un secteur stratégique. »
Lors de la 13e réunion du Conseil africain des régulateurs (CAR) en avril 2024 au Malawi, vous avez reçu un prix d’excellence saluant votre leadership en tant que premier président du CAR (2017-2024). Que représente cette reconnaissance ? Comment définiriez-vous aujourd’hui les missions essentielles du CAR et quel rôle joue-t-il dans l’intégration du marché numérique africain ?
La distinction qui m’a été décernée lors de la 13ᵉ réunion du Conseil africain des régulateurs revêt, à mes yeux, une portée à la fois personnelle et institutionnelle. Je la reçois avant tout comme une reconnaissance du rôle joué par le Gabon dans la construction d’une gouvernance numérique africaine plus intégrée et plus concertée. Depuis la création du CAR en 2017, le Gabon a eu l’honneur d’en assurer la présidence jusqu’en 2024. Cette responsabilité a permis d’accompagner une étape importante de structuration du dialogue entre régulateurs africains, autour de projets concrets comme le One Africa Network, l’harmonisation réglementaire et l’interopérabilité des réseaux. Les missions du CAR sont les suivantes : traduire les orientations de Smart Africa en actions de régulation, favoriser le rapprochement des cadres juridiques, renforcer les capacités institutionnelles et promouvoir le partage d’expériences. Son fonctionnement repose sur une concertation régulière entre régulateurs, soutenue par des partenaires techniques et financiers. Aujourd’hui, le CAR constitue un outil stratégique essentiel pour impulser, coordonner et mutualiser les efforts en vue de la construction d’un marché numérique africain plus harmonisé, plus intégré et plus résilient.
Vous avez été nommé en Conseil des ministres le 28 septembre 2023. Quel bilan l’ARCEP peut-elle aujourd’hui présenter sous votre gouvernance ?
Avant d’entrer dans le cœur de cet entretien, je tiens à exprimer ma profonde reconnaissance au chef de l’État, Son Excellence Brice Clotaire Oligui Nguema, pour la confiance qu’il a bien voulu placer en ma personne lors de ma nomination à la tête du Conseil de régulation de l’ARCEP. Cette confiance, accordée dans un contexte national marqué par une volonté affirmée de refondation de l’action publique et de modernisation des institutions, constitue à la fois un honneur et une responsabilité. Elle engage pleinement mon action et celle de l’ARCEP au service de l’intérêt général, de la performance du secteur et de la protection des usagers.
Depuis ma nomination en Conseil des ministres le 28 septembre 2023, j’ai pleinement mesuré l’ampleur de cette responsabilité. L’ARCEP intervient dans un secteur stratégique, au croisement des enjeux économiques, sociaux, territoriaux et technologiques. Dans ce contexte de transformation de l’action publique, il était impératif que le régulateur retrouve toute sa crédibilité et soit à la hauteur des attentes de l’État comme des citoyens. Dès mon arrivée, nous avons engagé une transformation de fond de l’Autorité, guidée par une priorité : restaurer l’autorité et la crédibilité de la régulation, moderniser l’institution et replacer durablement l’usager au cœur de notre action. Cette démarche s’est traduite par des réformes structurantes, parfois exigeantes, mais nécessaires pour inscrire l’ARCEP dans une trajectoire durable.
Le premier chantier a porté une réorganisation interne de l’Autorité. Nous avons établi des bases solides en matière de gouvernance, de management et d’organisation, à travers une structuration plus rigoureuse, une clarification des responsabilités et l’engagement dans un Système de management de la qualité. Cette stabilisation interne a permis d’installer progressivement une culture de rigueur, de performance et de résultats, condition indispensable à toute action crédible du régulateur. Le deuxième axe a concerné l’assainissement de la gestion et le renforcement de l’outil de régulation. Un audit préalable a permis de rationaliser les dépenses et de réorienter les ressources vers des priorités stratégiques. Parallèlement, nous avons renforcé de manière significative les capacités techniques de l’ARCEP. L’audit national 2025 de la qualité des réseaux mobiles, réalisé pour la première fois intégralement par les ingénieurs de l’Autorité, marque une étape importante. Il consacre une montée en compétence réelle et renforce l’autonomie technique du régulateur au service de la protection des usagers.
Le troisième axe a porté sur le service universel et l’inclusion numérique, que nous considérons comme des leviers essentiels d’équité territoriale et de cohésion sociale. Le déploiement des infrastructures dans les zones insuffisamment couvertes s’est poursuivi, avec 23 sites déjà réalisés dans le cadre de la deuxième phase du service universel, complétés par cinq sites OneWeb en cours de construction. Cette action s’est accompagnée d’un effort de proximité, avec l’ouverture de délégations provinciales et le renforcement de la présence de l’ARCEP sur le terrain. Enfin, le quatrième axe concerne le positionnement stratégique de l’ARCEP face aux mutations du numérique. Nous avons renforcé la coopération régionale et internationale, notamment sur la coordination des fréquences aux frontières, accru la présence du Gabon dans les enceintes spécialisées et engagé une réflexion approfondie sur la souveraineté numérique, la gouvernance de l’Internet et la régulation des nouveaux usages. L’atelier national organisé en janvier 2026 et le partenariat stratégique avec l’AGEOS traduisent cette volonté d’inscrire la régulation dans une approche plus prospective et davantage fondée sur la donnée.
Pensez-vous avoir atteint les objectifs que vous vous étiez fixés et sous quels auspices abordez-vous l’année 2026 ?
Avons-nous atteint tous les objectifs que nous nous étions fixés ? Je réponds avec lucidité. Des progrès significatifs ont été accomplis et des fondations solides ont été posées, mais des défis subsistent, notamment en matière de qualité de service, de couverture, d’accès au haut débit et de modernisation continue des outils de régulation.
Nous abordons ainsi l’année 2026 avec exigence, détermination et sens des responsabilités. Ce sera une année d’accélération, au niveau du service universel, du renforcement du contrôle de la qualité de service, de l’approfondissement de la souveraineté numérique et de l’affirmation d’une régulation plus moderne, plus agile et plus réactive. Notre cap demeure constant : faire du numérique un levier d’inclusion, de développement économique, d’aménagement équilibré du territoire et de cohésion nationale, dans l’intérêt exclusif des usagers et de l’État.
Propos recueillis par Paul de Manfred