« Nous devons sortir d’un modèle de rente pour bâtir une économie de production »

Nommé à la tête d’un ministère stratégique, Thierry Minko est en première ligne dans la transformation économique engagée par son pays. Son cap : discipline budgétaire, relance de l’investissement et réponse à l’urgence sociale. Reste à concilier crédibilité financière, croissance et protection du pouvoir d’achat.

 

Entretien – Ministre de l’Économie, des Finances, de la Dette et des Participations, chargé de la Lutte contre la vie chèreVous avez été nommé ministre de l’Économie, des Finances, de la Dette et des Participations, chargé de la lutte contre la vie chère dans le 2e gouvernement de la Ve République. Comment analysez-vous la confiance du président de la République ?

 

Cette nomination intervient à un moment décisif. Le Gabon est engagé dans une transition économique profonde, après des années marquées par une croissance insuffisante, une dépendance aux matières premières et des déséquilibres budgétaires persistants. Depuis 2023, une nouvelle dynamique est enclenchée : celle d’un État qui assume son rôle de stratège au service d’une économie plus productive, plus souveraine et mieux redistribuée. La confiance du président de la République traduit une exigence : restaurer la crédibilité financière de l’État tout en accélérant la transformation structurelle. Nous devons sortir d’un modèle de rente pour bâtir une économie de production. Cela implique des choix, de la discipline et une capacité à produire des résultats visibles rapidement.

 

 

 

Pour 2026, l’État gabonais prévoit un budget de 6 358,2 milliards de FCFA, en hausse de 51 % par rapport à 2025. Qu’est-ce qui explique cette progression ? 

 

En lien avec la rupture opérée sous le régime de la Transition, le budget 2026 est un budget de transformation. Il vise à corriger des années de sous-investissement, notamment dans les infrastructures, l’énergie et les services essentiels. Le financement repose sur trois leviers : une mobilisation accrue des recettes internes, un recours maîtrisé à l’endettement et une diversification des sources de financement, notamment sur le marché régional. Eu égard au déclin de la production pétrolière, la priorité est que chaque franc dépensé produise de la croissance, de l’emploi et de la valeur. Pour rendre plus efficaces les choix budgétaires, il est essentiel de justifier chaque dépense publique à partir de ses objectifs et de ses impacts. Toutefois, comme tout budget réaliste, la loi de finances 2026 s’appuie sur des hypothèses macroéconomiques tenant compte de l’environnement international, donc l’évolution de l’actualité économique pourrait entraîner des répercussions sur notre économie et nous contraindre à revoir nos projections. C’est dans ce sens que j’ai déjà demandé à mes services techniques de prendre toutes les dispositions en vue de tirer les conséquences de la situation au Moyen-Orient.

 

« Chaque franc dépensé doit produire de la croissance, de l’emploi et de la valeur. »

 

Dès 2026, le Gabon consacre 10 % de son budget, soit environ 635 milliards de FCFA, aux collectivités locales, une première. Comment expliquez-vous ce tournant vers une décentralisation effective ? En quoi cette réforme renforce-t-elle la gouvernance de proximité et une économie plus équilibrée ?

 

Je ne reprendrais pas l’affirmation selon laquelle 10 % du budget national seraient consacrés aux collectivités locales, car ce point doit être établi avec rigueur. En revanche, les données permettent d’affirmer qu’en 2026, l’effort budgétaire de l’État en faveur des collectivités locales progresse sensiblement. Les ressources et dépenses passent de 52,7 milliards en 2025 à 78,5 milliards en 2026, soit une hausse de 25,7 milliards correspondant à 48,8 %. Cette évolution s’explique par l’augmentation des recettes ristournées, qui passent de 29,1 à 52,7 milliards, ainsi que par la progression des subventions passant de 17,9 à 20,7 milliards. En revanche, le compte d’affectation spéciale de la salubrité publique recule, passant de 5,7 à 5 milliards à cause du rendement attendu de la recette affectée.

À cette enveloppe directe s’ajoutent les investissements territorialisés bénéficiant aux collectivités et populations locales. Sur le périmètre retenu, ils représentent 93,57 milliards de FCFA. Ils comprennent le fonds d’initiatives départementales (17,96 milliards) et les principaux postes de voiries et d’assainissement (31,78 milliards) : les voiries du Grand Libreville (10,08 milliards), la propreté urbaine (7,5 milliards), l’assainissement à Libreville, Owendo et Akanda (2,5 milliards), le Programme d’appui au développement des infrastructures du Gabon-PADIG (2,30 milliards), les stations de traitement à Igoumié et Malibé (4,40 milliards), les travaux de voirie à Essassa (1 milliard) et l’axe Abaga-Bikélé (3 milliards).

Sur le volet hydraulique et d’accès à l’eau, les investissements représentent 43,83 milliards de FCFA, incluant les 34 forages du Grand Libreville (5,25 milliards), l’usine de Libreville-Mbomo (9,9 milliards), le Programme intégré pour l’eau potable et l’assainissement de Libreville-PIEPAL (8 milliards), le réseau Kango-Ntoum-Libreville (10 milliards), le programme rural (5 milliards) et la réparation des fuites (1,64 milliard).

Au total, sur ce périmètre, l’État consacre environ 172 milliards de FCFA aux collectivités locales dans la loi de finances initiale (LFI) 2026. Ce niveau d’engagement doit être apprécié avec prudence, car il pourra évoluer selon le cadrage révisé du projet de loi de finances rectificative (PLFR) 2026. L’enjeu n’est pas de soutenir un ratio, mais de constater qu’entre 2025 et 2026, les moyens mobilisés augmentent de manière significative, traduisant une orientation plus favorable à l’action locale et à la territorialisation de l’effort public.

 

En matière de croissance pour 2026, quelles sont les prévisions de votre département ? Quels secteurs sont mobilisés pour atteindre cet objectif, sachant que vos hypothèses reposent sur une projection prudente du prix du baril de pétrole et sur une stabilisation du prix du manganèse ? 

 

Les perspectives pour 2026 sont orientées à la hausse, avec une croissance projetée autour de 4,2 % générée par le secteur hors pétrole. Cette dynamique montre une inflexion de notre modèle économique. Historiquement dépendante des hydrocarbures, notre économie repose désormais davantage sur des moteurs internes. Le BTP, soutenu par les investissements publics, devrait constituer un levier majeur. L’agro-industrie, les services, notamment le transport et le numérique, ainsi que les industries de transformation contribueront aussi à cette dynamique. Cette croissance sera tirée par la demande intérieure et une meilleure valorisation des ressources locales. Toutefois, nous restons lucides. Dans un contexte de stabilisation du prix du baril et d’incertitudes sur les matières premières, cette trajectoire doit être crédibilisée. C’est pourquoi nous avons engagé une priorisation des investissements, afin de concentrer les ressources sur les projets les plus matures et à fort rendement. Les équipes de mon département préparent une loi de finances rectificative 2026 pour garantir la soutenabilité de la trajectoire et préserver les équilibres macroéconomiques, en lien avec nos engagements communautaires, dont le respect conditionne les revues avec notre partenaire, le FMI. 

 

« L’enjeu est de restaurer la crédibilité de l’État sans sacrifier le social. »

 

Le projet de loi instituant la taxe forfaitaire d’habitation (TFH) vise à simplifier le système fiscal et à renforcer l’équité, mais il suscite un vif mécontentement. Pouvez-vous en présenter l’architecture, les objectifs et les recettes attendues ?

 

La taxe forfaitaire d’habitation s’inscrit dans une réforme globale de modernisation de notre système fiscal. L’enjeu est de corriger une faiblesse structurelle de notre économie : une base fiscale étroite et une forte dépendance aux recettes pétrolières. Contrairement à certaines perceptions, il ne s’agit pas d’une hausse généralisée de la pression fiscale, mais d’un élargissement de l’assiette. De nombreux segments de revenus et de patrimoine, notamment immobiliers, contribuaient peu ou pas à l’effort fiscal. Cette réforme vise à rétablir une forme d’équité. Les recettes attendues permettront de financer les collectivités territoriales dans le cadre de la décentralisation, mais aussi de soutenir les services publics essentiels. Elles s’inscrivent également dans une logique de souveraineté financière. Nous sommes toutefois attentifs à l’acceptabilité sociale de cette mesure. Des ajustements pourront être envisagés pour protéger les ménages les plus vulnérables. L’objectif n’est pas de contraindre, mais de construire un système fiscal plus juste, plus lisible et plus durable.

 

Quelles réponses le Gabon entend-il apporter au FMI après le sommet de la CEMAC à Brazzaville, notamment sur l’érosion des réserves de change et la maîtrise des budgets en hausse ? Comment concilier ces arbitrages avec la poursuite des projets de développement structurants ?

 

Le dialogue engagé avec le FMI s’inscrit dans une logique de crédibilisation de notre trajectoire économique. Il fait suite aux engagements pris au niveau régional, notamment lors du sommet de la CEMAC, dans un contexte marqué par la nécessité de renforcer les réserves de change et de restaurer la discipline budgétaire. Il est important de clarifier un point : il ne s’agit pas d’un programme d’austérité. Le programme que nous négocions est celui du Gabon, conçu pour répondre à nos propres priorités. Il vise à renforcer la transparence, à améliorer la gestion des finances publiques et à sécuriser nos équilibres macroéconomiques. Le FMI est un partenaire de crédibilité financière. Son accompagnement permettra d’améliorer l’accès aux financements concessionnels, de renforcer la confiance des investisseurs et de consolider la stabilité de la zone CEMAC. Dans ce cadre, des ajustements seront opérés pour aligner notre cadre budgétaire avec les exigences de soutenabilité de la dette et de stabilité extérieure. L’objectif est de concilier discipline budgétaire et poursuite des investissements structurants. Le dialogue avec le FMI est un choix stratégique. Il vise à renforcer notre crédibilité et à sécuriser notre trajectoire économique. Nous ne recherchons pas un programme d’austérité. Nous voulons un cadre de discipline et de cohérence, compatible avec notre ambition de transformation. Le programme sera celui du Gabon, aligné sur nos priorités. 

 

Les Gabonais attendent des résultats concrets. Votre lettre de mission prévoit un pilotage de l’action en 2026 : quelle est votre feuille de route et quelle impulsion donnerez-vous, en cohérence avec le PNCD ?

 

Ma feuille de route repose sur une logique d’action et de résultats. Trois priorités structurent notre démarche. La première est la restauration de la crédibilité financière de l’État à travers la transparence, la fiabilisation des données et une discipline budgétaire renforcée. La deuxième est l’accélération de la transformation économique, en mettant en œuvre les projets structurants du Plan national de croissance et de développement. Cela passe par l’amélioration du climat des affaires, la stimulation de l’investissement privé et le développement des filières productives. La troisième est la protection du pouvoir d’achat. Des dispositifs concrets sont en cours de déploiement, notamment la Centrale d’achat, qui vise à réduire le coût des produits de première nécessité, ainsi que des mesures ciblées pour soutenir les ménages vulnérables. L’objectif est d’obtenir des résultats visibles à court terme, tout en posant les bases d’une croissance durable, inclusive et souveraine.

 

Propos recueillis par Serge-Henri Malet